L’Arctique. Conférence au Forum du Futur 10 avr 2014, VAE Patrick Hebrard

13 marzo, 2014 » In: Sin categoría » Leave a comment

L’Arctique

La fonte de l’Océan Arctique est un constat. La banquise varie entre 5 et 16 millions de km² selon les saisons. La réduction de la banquise est de l’ordre de 14% sur ces dix dernières années. Le réchauffement constaté dans le Grand Nord – +4° sur les 50 dernières années – en est l’une des causes, l’autre provient de la diminution de la réfraction du rayonnement solaire, lié à la fonte des glaces qui accélère ce phénomène. Mais d’autres facteurs compliquent l’analyse de cette évolution comme la rencontre de courants froids de l’Arctique et du Pacifique avec le Gulf Stream qui remonte le long des côtes de Norvège ainsi que l’interaction des différents courants, entre les eaux chaudes et salées avec les eaux douces et froides provenant de la fonte des icebergs. Un autre phénomène vient s’ajouter à ces éléments déjà compliqués, la fonte du permafrost (pergélisol) qui libère de grandes quantités de méthane, l’un des principaux gaz à effet de serre (son pouvoir de réchauffement est 21 fois supérieur à celui du CO2).

Le projet NEEM au Groenland qui a réuni les scientifiques de 14 pays, dont la France, de 2007 à 2012, a cherché par des sondages de la calotte glaciaire, de retrouver l’historique de ces périodes de réchauffement. Ils ont montré qu’un tel phénomène s’était déjà produit dans le passé, il y a 125.000 ans, avec une élévation du niveau des mers de l’ordre de 7 mètres, mais aussi des périodes de glaciation, il y a 23.000 ans, environ, avec la fermeture du détroit de Behring et un plateau continental russe entièrement découvert.

Ce réchauffement constaté a une autre conséquence. L’une des définitions de la région arctique est la zone située au nord de la courbe isotherme des 10°C au mois de juillet va en être impactée. Le réchauffement va faire remonter cette courbe. –

La fonte récente de l’océan Arctique a donné à certains le sentiment d’une « course à l’Arctique » motivée par l’accès à de nouvelles routes commerciales, à des zones de pêche, à de nouvelles ressources des fonds marins. D’autres se préoccupent des conséquences d’une exploitation aveugle sur l’environnement et les populations autochtones, d’autres encore craignent un éventuel conflit dans la région. Derrière un battage médiatique d’un alarmisme parfois exagéré, voire infondé, mettant en avant des revendications territoriales non résolues, des disputes pour d’énormes ressources en hydrocarbures et la disparition des ours polaires, se cache une réalité plus complexe parce que reposant sur des données scientifiques insuffisantes et un manque de fiabilité dans les prévisions. Une telle situation laisse une large place à l’opportunisme et aux erreurs d’appréciation. Le seul événement qui offre une forte probabilité d’occurrence est celui d’une catastrophe naturelle ou d’origine humaine dont la prise en compte serait au-delà des capacités actuelles des États riverains.

L’idée d’une “course à l’Arctique” est donc exagérée. S’il existe bien d’importantes réserves d’hydrocarbures, celles-ci se trouvent pour leur quasi-totalité dans des zones économiques exclusives incontestées – principalement en zone russe – et leur exploitation reste compliquée par des coûts élevés, liés aux technologies nécessaires pour opérer dans un environnement qui restera très hostile, avec des problèmes logistiques considérables et des risques évidents pour les écosystèmes fragiles. L’exploitation actuelle du gaz de schiste, à des coûts très compétitifs, va encore retarder l’intérêt économique de l’aventure Arctique.

L’ouverture de nouvelles voies navigables se heurte, elle aussi, à des considérations pratiques que sont une météo hostile, une hydrographie erronée, l’absence de balisage et l’impossibilité d’en implanter un, la faiblesse des moyens de navigation et de communication, la quasi-absence de moyens de sauvetage, et le danger représenté par les blocs de glace dure, difficiles à localiser. L’expérience menée par l’Allemagne avec le projet Beluga, de navigation par le passage du Nord-Est, n’a pas donné de conclusions très positives et le trafic qui circule par les routes Nord équivaut aujourd’hui au trafic d’une journée dans le canal de Suez.

L’une des avancées, rarement citée, sera la mise en place d’un câble sous-marin entre Londres et Tokyo qui raccourcira la transmission des échanges internet, faisant gagner de précieuses millisecondes aux ordres de banque et par là, potentiellement, des milliards d’euros en permettant également de connecter les populations du Groenland, du Grand Nord canadien et de l’Alaska (mai 2014-juin 2016).

Pour autant, l’ampleur et la rapidité des changements physiques sont bien réels et se situent au-delà des capacités d’un seul état pour les gérer. Une réponse collective et une coopération seront nécessaires pour s’adapter à ces changements en toute sécurité et de façon responsable. Cela implique d’intensifier des efforts encore trop fragmentaires et dé-corrélés, dans les domaines de la recherche scientifique, de l’hydrographie, de la navigation, de la météorologie mais aussi du soutien apporté aux populations autochtones.

L’UE en tant qu’acteur de l’Arctique

Dans un tel paysage que peut être le rôle de l’Europe ?

L’UE n’est pas un État Arctique, mais elle est déjà indirectement un acteur de l’Arctique à travers ses États membres :

– Le Danemark qui est un État côtier de l’Arctique avec le Groenland;

– La Suède et la Finlande, membres du Conseil Arctique avec un territoire au nord du cercle Arctique et des populations qui y vivent ;

– Sept pays européens, la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Pologne, l’Espagne et le Royaume-Uni, ont le statut d’observateur permanent au Conseil Arctique et ont développé de longue date une expertise scientifique mondialement reconnue;

– La Norvège et l’Islande font également partie de l’Espace économique européen et la Commission européenne est un membre permanent du Conseil euro-arctique de Barents et du Conseil des États de la mer Baltique.

L’UE influe déjà sur les pays de l’Arctique par son activisme en matière d’environnement. L’exploration scientifique est aussi l’un des instruments de sa diplomatie permettant de renforcer la coopération internationale en même temps que d’apporter une contribution essentielle à la connaissance de ce milieu difficile. La clause de solidarité entre états européens est un autre élément qui permet de légitimer la présence de l’UE dans cette partie du monde. Tous ces éléments constituent une base d’intérêts communs à partir desquels l’UE pourrait construire une politique pour l’Arctique.

L’UE a également développé un dialogue régulier avec les communautés autochtones de l’Arctique et en fournissant un financement important à travers plusieurs initiatives. Au cours de la période 2007-2013, ce financement s’est élevé à un total de 1,14 milliard €. Le Fonds européen de développement régional (FEDER) est intervenu pour aider les communautés isolées du nord de l’Europe à développer leur économie et à protéger leurs cultures et leur environnement. Le programme Koloarctic a, par exemple, développé des solutions innovantes pour chauffer les bâtiments en zone Arctique à partir de pompes à chaleur performantes, avec la participation de la Russie. Les changements dans l’Arctique ont eu un impact sur la culture et la nourriture des populations autochtones avec le développement des maladies cardio-vasculaires, de phénomènes d’addiction et de violence, avec une augmentation des homicides et des suicides, en particulier chez les garçons de 15-20 ans.

En octobre 2008, le Parlement européen a adopté une résolution sur la gouvernance arctique dans laquelle il a exprimé sa préoccupation à propos de “la course en cours des ressources naturelles dans l’Arctique, qui peuvent conduire à des menaces de sécurité de l’UE et la stabilité internationale globale”.

En Juin 2012, une communication conjointe de la Commission et du SAEE adressée au Parlement européen et au Conseil, proposait un engagement accru de l’UE en Arctique par un appui à la recherche pour relever les défis posés par le changement climatique, par une action continue en faveur d’un développement économique fondé sur une exploitation durable et responsable des ressources, par un dialogue constructif avec les pays de l’Arctique, les populations autochtones et les autres partenaires.

La politique générale proposée se résumait en trois mots : connaissance, responsabilité et engagement. Mais elle ne repose actuellement sur aucune stratégie spécifique et ne dispose pas de représentant dédié à l’Arctique.

A dire le vrai, l’UE n’est pas la bienvenue parmi la communauté Arctique, comme en témoigne le refus du Conseil de l’Arctique de l’intégrer comme observateur permanent. Le Canada s’y est opposé, en raison d’un différend sur le commerce de la viande de phoque et sur le statut de la route NW, considérée comme partie des eaux intérieures par le Canada, ce que l’UE conteste – comme les Etats-Unis. Des différends existent avec la Russie – qui risquent de se raviver encore avec les événements d’Ukraine – des différends avec la Norvège, également, sur l’administration des îles Svalbard et la gestion des ressources halieutiques.

Pour autant, l’Europe ne peut pas se désintéresser de l’Arctique, en raison des intérêts directs de certains de ses membres, avec en particulier, l’avenir du Groenland, en raison aussi des conséquences du changement climatique sur son continent, en raison, enfin, de l’intérêt accru manifesté par bon nombre de pays comme en témoigne l’entrée récente de la Chine, mais aussi de l’Inde, de la Corée du Sud, du Japon et de Singapour comme observateurs permanents du Conseil de l’Arctique. L’évolution de la Russie, plus grand pays Arctique, partagée entre ses racines européennes et asiatiques est aussi une question géopolitique de première importance.

Toutefois, pour être réaliste, une estimation du rôle de l’UE doit se baser sur le niveau d’ambition qu’elle est à même d’espérer de la part de ses états membres. Pour cela, il lui faut prendre en compte les données suivantes :

Plutôt défavorables

1/ La situation économique actuelle et les priorités politiques qui limitent ses capacités d’investissement.

2/ Le fait que certains pays européens aient aussi des intérêts et des responsabilités en Antarctique ; leurs capacités, scientifiques en particulier, doivent être partagées entre les deux régions polaires, même si certaines, comme les satellites, peuvent être utilisés pour les deux domaines.

Plutôt favorables

3/ Les Etats de l’UE, membres du Conseil de l’Arctique, qui constituent une base forte de sa légitimité pour agir et soutenir leur position

4/ Le fait qu’aucun développement à long terme dans l’Arctique ne sera possible sans un socle commun de connaissances scientifiquement fondées.

Si l’UE veut pouvoir peser sur les choix et les décisions, elle ne doit pas se contenter d’une présence épisodique. Il lui faut une stratégie globale dotée des ressources adaptées.

L’approche la plus positive de l’UE dans la poursuite de ces objectifs est de chercher à faciliter le dialogue international et interdisciplinaire afin de mieux comprendre et apprécier les risques, promouvoir la coopération, et prévenir les conflits dans l’intérêt commun de toutes les parties prenantes. Il est aussi dans le soutien de ses états membres et dans les initiatives qu’elle est à même de lancer sur les normes de sécurité, en matière d’environnement, dans le domaine scientifique et dans la défense des droits des populations autochtones. Elle dispose enfin d’une Politique Maritime Intégrée qui trouve des applications également dans la zone Arctique.

Cette approche globale de ce que l’on pourrait appeler « une stratégie douce » dans l’Arctique pourrait donc inclure :

  • une priorité donnée à la coopération scientifique entre les États membres mais aussi avec d’autres partenaires; l’UE avait développé, en 2005, un programme intitulé DAMOCLES visant à mettre en place un système de surveillance et de prévision à long terme de l’Arctique pour améliorer les modèles de prévisions climatiques. Ce projet a regroupé 45 laboratoires provenant de 10 pays européens auxquels se sont associés Russes et Américains. L’UE dispose pour cela de l’European Polar Board, créé en 1995, qui regroupe 26 organisations européennes et qui a été intégré au sein de l’European Science Foundation (Science Europe). Cette coopération scientifique doit être renforcée et rechercher en particulier des synergies entre les établissements scientifiques des différents pays ;
  • la collaboration dans le développement technologique, dans les domaines à la fois de la recherche fondamentale et appliquée;
  • la promotion de programmes spatiaux pour la surveillance de la région, à des fins scientifiques, environnementales et commerciales. L’Europe a conclu avec l’ASE la réalisation des satellites CRYOSAT pour mesurer, entre autres, l’épaisseur de la glace arctique. D’autres programmes sont nécessaires pour l’amélioration des communications et de la navigation à ces latitudes élevées;
  • une contribution à la sécurité de la navigation et au sauvetage dans la zone ; à ce titre, la Commission européenne, avec son statut d’observateur au sein de l’OMI, peut contribuer à l’élaboration du Code Polaire et l’adapter ensuite sous forme de normes et de règlements pour les pays de l’UE. Elle peut soutenir également l’action de l’AISM (Association Internationale de Signalisation Maritime) pour mettre en place un système unique d’aide à la navigation en zone Arctique ;
  • la protection des communautés autochtones et l’aide au développement durable de leurs activités;
  • le soutien aux états membres de l’UE, avec un intérêt particulier porté au Groenland, considéré comme un Territoire d’Outremer. Immense territoire de 2 millions de km², riche en matières premières, le Groenland compte une population de 57.000 habitants, composée à 90% d’Inuits. Il peut quand il le veut proclamer son indépendance et ses richesses sont convoitées par nombre de pays. L’UE en a pris conscience. Le budget prévisionnel du 11ème Fonds de Développement prévoit un montant de 183,9 millions d’€ d’aide au Groenland pour la période 2014-2020, en augmentation de 4,5%.

Parallèlement à cette approche, l’UE devrait également améliorer ses capacités d’intervention, en développant des équipements permettant aux forces des pays européens d’opérer dans la région de l’Arctique pour pouvoir agir préventivement, en étant davantage présent, à travers des échanges et des entrainements, mais aussi en cas de catastrophe humanitaire. Cela peut se faire en participant aux activités organisées par les pays nordiques. (NORDEFCO)

Il faut sans doute regretter que le projet européen de construction d’un brise-glace dédié aux activités scientifiques – Aurora Borealis – soit resté lettre morte. Les scientifiques européens se sont accordés sur le projet ARICE, consistant à mettre en commun des créneaux d’utilisation de la maigre flotte européenne disponible pour les zones polaires, ce qui est un moindre mal, mais ne garantit pas l’avenir.

Conclusion

L’Arctique présente une nouvelle frontière complexe, d’importance géopolitique. C’est un espace essentiellement maritime dans lequel il y a de nombreux points de friction diplomatique et économique potentiels, mais aucun ne semble susceptible de dégénérer en un conflit interétatique dans l’immédiat. Il existe d’autres risques potentiels pour la sécurité maritime qui, en raison de la nature difficile de l’Arctique, doivent être gérés urgemment. L’ampleur et la nature complexe de ce défi nécessitent une réponse qui ne peut être efficace qu’en combinant les efforts de la Communauté internationale au sein de laquelle l’Union européenne est bien placée pour jouer un rôle de premier plan.

L’Arctique offre à la Communauté Internationale une opportunité pour coopérer, et l’UE peut y contribuer positivement. La difficulté consiste à trouver le bon équilibre entre un développement trop tardif des capacités nécessaires et un engagement prématuré en période de rigueur budgétaire. Avoir une stratégie témoignerait de la transparence et de la crédibilité de l’UE – à condition qu’elle soit soutenue et prise en charge par les états membres et les institutions.

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