Projection navale et diplomatie. VAE Patrick Hebrard

11 abril, 2014 » In: Sin categoría » Leave a comment

La stratégie est longtemps restée l’apanage de la guerre sur terre. Il était en effet difficile de conceptualiser une stratégie en mer avec des voiliers soumis aux caprices du vent et des conditions météo. Pourtant, depuis l’Antiquité, les flottes ont largement contribué aux succès ou aux échecs des ambitions stratégiques de cités ou d’états que ce soit par l’attaque des voies commerciales ou par la projection de forces. L’arrivée de la propulsion à vapeur au milieu du 19ème siècle, puis du sous-marin, de l’aéronef et du missile, au 20ème siècle, va amplifier encore ce rôle stratégique des marines et leur utilisation comme un vecteur important de la diplomatie.

Je vous propose d’évoquer, dans une première partie, la projection navale à travers l’Histoire et son utilisation en appui d’une politique étrangère, avant d’aborder, dans un second temps, les liens entre projection navale et diplomatie, aujourd’hui.

Mais, peut-être me faut-il préciser ce que recouvre, selon moi, la projection navale. En France, la projection consiste en l’envoi d’un groupe de bâtiments majeurs et l’on distingue projection de forces et projection de puissance, pour marquer la différence entre un groupe porte-avions et un groupe amphibie. De mon point de vue, la projection de forces recouvre une palette bien plus large d’actions et de moyens qui comprend également un groupe de frégates, de guerre des mines ou l’envoi de sous-marins. Pour mon exposé, j’utiliserai la définition suivante :« La projection navale consiste en un déploiement de moyens, à distance du territoire national, en vue d’un objectif politique pouvant, dans certains cas, conduire à l’emploi de la force. »

1 – Projection navale et diplomatie à travers l’Histoire

De l’Antiquité au Moyen-âge

Le premier exemple de diplomatie navale qui soit remonté jusqu’à nous est sans doute celui de la reine Hatchepsout avec l’expédition au pays de Punt que l’on trouve représentée sur les murs du temple de Deir el-Bahari à Louxor, 1500 ans avant JC. L’expédition allait chercher des arbres à encens, la myrrhe et l’or que le Dieu Râ avait demandé à la Reine, en songes.

Thucydide dans « la Guerre du Péloponnèse » fournit de nombreux exemples du rôle des moyens maritimes dans le conflit opposant Athènes à Sparte que ce soient les expéditions d’Athènes pour contraindre Melos à l’Alliance ou la bataille de Patras, en 429 av JC, où les trirèmes d’Athènes anéantirent un convoi de Sparte. L’existence d’une marine forte était l’un des facteurs influant sur les alliances qui pouvaient se nouer entre les différents cités-états : ainsi Corinthe face à Corcyre cherche la neutralité bienveillante d’Athènes qu’elle n’obtiendra pas et cette mésentente marque le début de la guerre du Péloponnèse. Il existe d’ailleurs une pensée navale athénienne sous Périclès que l’on trouve dans Xénophon : «Les maitres de la mer sont libres d’aborder sur des côtes où il n’y a que peu ou point d’ennemis, sauf à se rembarquer et à prendre le large si l’ennemi paraît.» Cette phrase sera régulièrement reprise par les stratèges maritimes au cours de l’Histoire.

Deux siècles plus tard, la puissance navale de Carthage, œuvre des Phéniciens, règne sur la Méditerranée. Pour protéger son commerce, Carthage développe une flotte de galères composée de trirèmes, de quadrirèmes et même de quinquérèmes. Le port peut accueillir jusqu’à 300 galères et projeter une force évaluée à 80.000 hommes. Grâce à sa flotte, Carthage règne sur un empire qui s’étend des côtes libyennes jusqu’à l’Espagne et occupe toutes les îles de la Méditerranée occidentale. Il faudra trois guerres puniques livrées en plus d’un siècle pour que les Légions romaines viennent à bout de cette puissance maritime. Pour cela, Rome apprendra des Grecs de Sicile à développer et manœuvrer sa flotte.

Progressons encore de quelques siècles, les Vikings, premiers européens à rejoindre le continent américain, avec Erik le Rouge, abordent les côtes européennes et sèment la terreur et la destruction lors de raids dont on ne s’explique pas encore les motivations exactes – rétorsion contre l’expansion du christianisme lancée par les conquêtes de Charlemagne ou simple appât du gain. Ces razzias n’avaient rien de diplomatique ! Elles se sont transformées progressivement en des implantations au Royaume Uni et en Irlande, en France avec la Normandie, mais aussi en Sicile et jusqu’en mer Noire.

En Asie, les expéditions chinoises du Xème au XVème siècle sont à la fois des entreprises de prestige, des expéditions militaires, des voyages diplomatiques et des tournées commerciales. Celle de l’amiral Zheng He en 1432 qui fait le tour de l’Océan Indien avec une flotte de 300 jonques pour montrer la puissance de l’empereur est restée dans l’Histoire à un double titre – par la puissance de son déploiement et parce que ce fût la dernière avant l’époque moderne.

En Europe, deux villes rivales Venise et Gènes vont se disputer la prééminence sur le commerce Méditerranéen. Le détournement de la quatrième croisade et la mise à sac de Constantinople en 1204 ne comptent pas parmi les hauts faits de la Sérénissime et continuent d’empoisonner les relations entre les églises d’Orient et d’Occident. Venise règne, à cette époque, sur l’Adriatique et en contrôle le commerce. Elle dispose de comptoirs en Grèce et au Moyen Orient et acquiert la Crète et Chypre. Elle impose une taxe aux cités-états riveraines de l’Adriatique et n’hésite pas à mener des expéditions punitives, avec sa flotte, si elles ne s’y soumettent pas. Bien qu’influente jusqu’à la fin du 18ème siècle, Venise va progressivement perdre sa suprématie avec la conquête du Nouveau Monde.

Les grandes découvertes

Jusque-là cantonnées aux cités-états ou aux pillards, les expéditions navales vont intéresser les souverains qui ont financé les grandes expéditions à partir de la Renaissance. Au début du 15ème siècle, Henri le Navigateur, lance, en effet, l’ère des expansions coloniales avec la découverte des Açores par Gonçalvo Cabral et celle de l’Afrique jusqu’au Sierra Leone. Le passage du Cap de Bonne espérance par Bartolomé Diaz et Vasco de Gama, date de 1487. Cinq ans plus tard c’est au tour de Christophe Colomb de toucher l’Amérique et en 1520, Magellan, donne son nom au détroit qui lui ouvre le Pacifique et fait le tour du monde. Suivent ensuite les conquêtes de ces terres nouvelles par les Espagnols, avec Pizarro, les Britanniques et les Français, avec Jacques Cartier puis Champlain, dans votre beau pays.

Les grands navigateurs du XVIIIème auront pour mission de découvrir des terres inconnues, d’en dresser des cartes et d’en faire l’inventaire humain, botanique et zoologique. Ce sont des expéditions scientifiques qui révèleront à l’occident l’existence de l’Océanie et l’immense océan Pacifique grâce à James Cook, La Pérouse et Bougainville. Pendant ce temps, les combats se succèdent en Inde et sur la côte est de l’Amérique du nord : guerres aux enjeux commerciaux entre Anglais et Français où l’emportent ceux qui peuvent bénéficier de renforts venant d’Europe. A ce jeu, la France qui combat sur plusieurs fronts sur son continent, va céder progressivement ses territoires. Au Canada, en 1757, elle ne pourra opposer que 6.000 hommes aux 60.000 anglais envoyés par Pitt. Elle prendra sa revanche lors de la guerre d’Indépendance des Etats-Unis, où la flotte de l’amiral de Grasse avec son corps expéditionnaire de 11.000 hommes, commandé par Rochambeau, empêche les renforts anglais d’arriver à Chesapeake et contribue à la victoire de Yorktown.

En Angleterre Walter Raleigh, déclare «Celui qui contrôle la mer contrôle le commerce ; celui qui contrôle le commerce, contrôle les richesses du monde. » Et, si la Royal Navy du temps de Nelson ne disposait pas d’un penseur stratégique, le talent de ses Amiraux et les concepts utilisés pour contrer les ambitions de Napoléon relèvent bien d’une stratégie qui s’est avérée terriblement efficace. En multipliant les incursions, le long des côtes d’Europe, des Pays-Bas au Portugal, ils obligent la Grande Armée à disperser ses forces. Il faut attendre Mahan et son ouvrage célèbre « L’influence de la puissance maritime sur la révolution française et l’empire » pour que soit décryptée les effets de cette stratégie et conceptualisée la lutte entre la puissance terrestre et la puissance maritime.

Les empires coloniaux se sont bâtis à partir des capacités de projection de forces déployées par les puissances maritimes qui ont donné naissance au 19ème siècle, à ce que l’on a appelé la « diplomatie de la canonnière ».

L’arrivée de la propulsion à vapeur au milieu du 19ème siècle, va donner aux navires une réelle liberté de manœuvre. Elle nécessitait, de plus, des accords pour bénéficier d’escales où l’on ravitaillait les navires. Les Commandants sont alors souvent les seuls représentants officiels de l’État et disposent d’une large autonomie d’action. En 1854, au Japon, le Commodore Perry obtient, au nom des Etats-Unis, la signature du Traité de Kanagawa, ouvrant les ports japonais aux navires américains.

Ces comptoirs se transforment quelquefois en conquêtes territoriales. L’empire britannique s’est construit de cette façon et il a suffit d’une flotte et de 40.000 soldats pour tenir les Indes pendant près de trois siècles. La signature des Traités avec les principaux pays d’Asie s’est fait par l’envoi de navires de guerre au Japon, en Corée ou en Chine, avec l’utilisation de corps expéditionnaires.

La conquête de l’Indochine par la France est la conséquence d’une opération de protection de ses ressortissants. A l’origine, la Marine reçoit pour mission de faire des démonstrations de force pour protéger des missionnaires français ; en 1843 et 1845, deux frégates parviennent à se faire remettre des missionnaires condamnés à mort. En 1847, une nouvelle démonstration pour défendre la liberté du culte catholique dégénère en combat contre la flotte annamite qui est détruite. Mais ce succès tactique provoque une recrudescence des persécutions contre les chrétiens qui sera à l’origine de l’attaque de Tourane, en 1858, avec l’aide des Espagnols, qui veulent venger un de leurs évêques exécuté. Cet engrenage conduit progressivement la France à s’établir sur toute la Cochinchine. C’est une opération de protection des ressortissants et de maintien de la paix qui a échoué et s’est transformée en conquête coloniale. Le cas de Madagascar est similaire, avec la mission initiale de séparer deux communautés en conflit – les Sakalaves de la côte et le gouvernement Hova des hauts-plateaux – qui se termine par le bombardement de Tamatave en 1883 et la conquête de l’île par le général Duchesne, en 1895. A cette époque, les règles d’ouverture du feu étaient évidemment moins contraintes qu’aujourd’hui.

Cette préoccupation humanitaire se retrouve aussi pour protéger les chrétiens en Syrie et au Liban, menacés à l’époque par les Druzes. Les instructions données au Commandant de la Force navale du Levant, en 1860, sont claires : «Votre tâche est, avant tout, une tâche d’humanité…Il importe que votre présence prouve aux montagnards que nous ne sommes point indifférents à leur sort et que nous compatissons à leurs maux !» Mais derrière ces préoccupations humanitaires, se cachent des luttes d’influence, dans ce cas, avec la Grande-Bretagne.

Les flottes vont aussi être utilisées pour des visites officielles, marquant un renforcement de liens entre les pays, comme ce fût le cas de la visite de l’escadre française de l’amiral Gervais à Kronstadt, en 1891, suivie de celle de l’amiral russe Avellan, à Toulon en 1893. Cette démonstration répondait à une visite d’Etat du Kaiser à Londres, mal interprétée par la diplomatie française qui craignait l’amorce d’une coalition entre les deux pays.

Un autre exemple de déploiement – de prestige celui-là – est celui de la Great White Fleet décidé par le Président Théodore Roosevelt en décembre 1907. Une escadre de 16 cuirassés parcourt 43.000 nautiques avec 20 escales sur tous les continents pendant 15 mois. Cela rappelle la flotte de l’amiral chinois Zheng He…

Nous pourrions citer bien d’autres opérations, certaines multinationales, visant à faire respecter le droit comme le blocus de la Crête en 1896 ou celui du Monténégro, en 1912, face aux velléités serbes de mainmise sur le Monténégro. Nous pourrions citer aussi de l’affaire de la canonnière allemande Panther, en 1911, devant Agadir qui s’est traduite par un recul de l’Allemagne, considérée comme le fauteur de crise, alors que la France avait pris l’initiative d’une remise en cause du statut du Maroc.

Les empires se sont progressivement effondrés le jour où ces puissances n’ont plus été à même de soutenir un engagement devenu de plus en plus lourd et coûteux. On évoque trop peu les conséquences pour l’Occident de la défaite de la flotte russe à Tsushima face à la flotte japonaise de l’amiral Togo. Pour tous les peuples colonisés, cette victoire démontrait que les Occidentaux n’étaient pas invulnérables et cette défaite va inspirer les mouvements indépendantistes naissants en Asie.

La Première Guerre Mondiale fut essentiellement un conflit terrestre. Après la bataille du Jutland, la flotte allemande ne sort plus et les actions navales reposent essentiellement sur la première utilisation des sous-marins pour interrompre le flux logistique, puis le renforcement allié. En 1915, les opérations de débarquement menées aux Dardanelles contre les forces turques seront un échec coûteux en vies humaines et en bateaux, en raison des mines déployées dans les approches.

Pendant les années 1930 les crises répétées en Europe entrainent des démonstrations navales, dont certaines de grande ampleur. Ainsi le déploiement de la Royal Navy en Méditerranée en 1935-1936 a pour but de dissuader Mussolini de conduire des expéditions sur le continent africain. Ce sera un échec – car l’Italie ne renonce pas à conquérir l’Ethiopie et Hitler envahit la Rhénanie.

La Seconde Guerre Mondiale se déroule selon deux schémas stratégiques différents. En Europe, elle oppose les visions de Haushofer et de Spykman – le conflit de la puissance continentale contre la puissance maritime, alors que dans le Pacifique, deux puissances maritimes s’affrontent avec une succession d’opérations aéronavales et amphibies, de conquêtes et de reconquêtes. Il ne faut pas oublier le rôle essentiel des sous-marins américains qui vont progressivement couper les lignes de ravitaillement japonaises, ce que ne réussiront pas à faire les U boat allemands dans l’Atlantique. En Europe, les débarquements alliés sur des fronts géographiquement éloignés, contraindront Allemands et Italiens à disperser leurs forces. Ce sont les combats contre l’Afrika Corps de Rommel, avec le rôle essentiel joué par Malte, conservée par les Anglais au prix de sacrifices considérables, puis successivement les débarquements en Afrique du Nord, en Sicile qui conduit à la campagne d’Italie, en Normandie, puis en Provence qui vont accélérer l’effondrement d’Hitler.

La Guerre Froide oppose à nouveau une puissance continentale et une puissance maritime. La politique du containment, mise en place par les Américains avec l’OTAN, l’OTASE et le Pacte de Bagdad finira par l’emporter. Elle s’accompagne d’une présence permanente des flottes américaines sur tous les océans.

A partir de 1945, les États-Unis prennent en charge le Pacifique et l’Atlantique Ouest, et laissent au Royaume-Uni la responsabilité de l’Atlantique Est, de la Méditerranée et de l’océan Indien. La montée en puissance de l’URSS, la victoire des communistes en Chine et le retrait progressif de la Royal Navy obligent la Marine américaine à accroître ses déploiements et à renforcer ses capacités avec la construction de porte-avions de 100.000 tonnes et de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Avec les groupes amphibies, ce sont les instruments privilégiés de la politique de « containment » mise en place pour contrer l’expansion soviétique.

A l’ouest, la création de l’OTAN donne à l’US Navy le leadership sur les marines occidentales. Le Commandant de la flotte de l’Atlantique, basé à Norfolk, est aussi Commandant Suprême de l’OTAN pour l’Atlantique et la 6ème flotte se déploie en Méditerranée dès 1948.

En Extrême-Orient, le Traité de paix signé avec le Japon s’accompagne d’un pacte de défense mutuel avec la mise à disposition de bases au profit des forces américaines. La 7ème Flotte assure la défense du Pacifique Ouest. Elle intervient en Corée, avec le débarquement d’Inchon, sur le flanc de l’attaque nord-coréenne, protège Taïwan, et participe aux opérations du Vietnam.

En 1970, le retrait britannique de l’océan Indien et la présence de plus en plus visible de la flotte soviétique obligent à des détachements fréquents de bâtiments de la 7ème Flotte dans la zone du Golfe où la tension augmente. Les Etats-Unis s’installent sur l’ilot britannique de Diego Garcia. L’affaire des otages de Téhéran en 1979 met en évidence les faiblesses du dispositif américain dans cette zone stratégique qu’ils vont renforcer.

2 – Projection navale et diplomatie aujourd’hui

Sir James Cable, diplomate et penseur stratégique britannique, date de la fin de la Deuxième guerre mondiale et de la création de la Cour Internationale de Justice, les limitations dans l’usage de la force. A cette évolution, il faut ajouter l’émergence d’un Droit de la mer avec la Convention de Montego Bay, signée en 1982 et entrée en vigueur en novembre 1994, ainsi que l’amélioration des capacités des forces navales avec les progrès de l’aviation embarquée, l’utilisation des satellites, des missiles balistiques et de croisière, du C4I, avec, en particulier, les liaisons de données et bientôt des drones.

S’il n’y a pas eu de combats navals de grande ampleur, les forces navales ont été engagées dans un très grand nombre d’opérations de nature extrêmement variée. Les attaques de territoires, le plus souvent insulaires, n’ont pas manqué: attaques des îles Abou Moussa (petite et grande Tomb) par l’Iran en 1971, des Paracels par la Chine en 1974, de Chypre par la Turquie en 1974, du Timor oriental par l’Indonésie en 1975, des îles Spratleys en 1976 par la Chine et le Vietnam, des Malouines par les Argentins en 1982, et leur récupération par les Britanniques, de la Grenade par les Etats-Unis en 1983. A cela s’ajoutent les opérations navales en soutien à des actions à terre, comme le Liban en 1982-1984, la guerre du Golfe en 1990-1991, les Balkans entre 1992 et 2000, l’Afghanistan en 2001, l’Irak en 2003 ou la Libye en 2011. Les évacuations de ressortissants se sont aussi multipliées sur les différents théâtres que ce soit en Afrique lors des multiples crises, au Liban en 2006 ou en Libye en 2011, pour les ressortissants chinois.

La diplomatie navale « traditionnelle » est aussi relayée par une utilisation politique des instruments navals, plus variée, plus complexe pour régler des différends économiques, des disputes sur la délimitation des zones économiques exclusives, lutter contre le terrorisme, la piraterie ou les trafics illicites. La projection navale peut se transformer aussi en opération humanitaire comme ce fût le cas lors du tsunami en Indonésie, en décembre 2004, ou lors du récent typhon qui a ravagé les Philippines.

Prenant acte du fait que la guerre est devenue hors la loi, depuis que la Charte des Nations-Unies limite son utilisation par les états à la légitime défense, Sir James Cable avait défini une typologie de l’utilisation de la force en mer selon 4 catégories :

1/ La force décisive qui vise à créer un fait accompli et place l’adversaire devant l’alternative de l’escalade ou de l’acceptation

2/ La force coercitive qui vise à influencer l’adversaire et à orienter son action dans un sens précis

3/ La force catalytique ou préventive face à une menace diffuse

4/ La force expressive, appui à une diplomatie traditionnelle pour marquer l’importance accordée à une situation ou à des intérêts

Ces différentes catégories s’inscrivent dans une diplomatie permanente ou occasionnelle, dans le cas d’une crise. Cette diplomatie permanente peut prendre plusieurs aspects :

–       l’affirmation du rang d’une nation ou créer une dissuasion existentielle (concept de la flotte « in being ») – c’est le cas de l’US Navy, cela va devenir celui des Marines chinoises et indiennes, et celui de la flotte russe en reconstruction ; c’est le cas également des nations moyennes qui se dotent d’une force sous-marine dont on voit une prolifération en Asie du sud-est ; c’est d’une certaine façon, aussi, le cas des forces de Dissuasion ;

–       une diplomatie que l’on peut appeler de routine, avec les escales dans les pays étrangers et les exercices – toutes les grandes Marines pratiquent cette politique qui contribue aux bonnes relations entre les pays, entre leurs Marines et permet de partager des savoirs et de développer l’interopérabilité entre les unités. La France est restée attachée à la campagne Jeanne d’Arc, même si plus aucun bâtiment ne porte désormais ce nom, et ce, à la demande des Ambassadeurs. Le programme de ce déploiement est établi en commun accord avec le Ministère des Affaires Etrangères. Il en va de même pour les déploiements de frégates dans l’Océan Indien, avec Alindien, ou dans le Pacifique, avec Alpaci. Les déploiements du Groupe porte-avions sont toujours l’occasion d’exercices majeurs avec les pays riverains. Le dernier déploiement du Charles de Gaulle en Océan Indien a ainsi comporté des exercices avec les Marines et les aviations Saoudiennes, Qatari et des Emirats mais aussi avec le groupe du porte-avions américain Harry Truman, avec des échanges d’avions entre les deux porte-avions. Depuis, plusieurs années, le TG incorpore une frégate de la Royal Navy, lors de ces déploiements. Pour celui-ci le HMS Daring a participé à une partie des entrainements. De la même manière, une frégate française est régulièrement intégrée aux TG britanniques.

–       une diplomatie « économique » pour favoriser la vente de matériel d’armements qui se combine généralement avec la précédente

–       une diplomatie préventive qui comprend des actions de coopération et une présence continue dans une zone donnée. C’est le cas de l’US Navy avec ses différentes flottes présentes dans toutes les mers du globe. C’est le cas également des forces navales occasionnelles de l’OTAN. C’est le cas, plus modestement, pour la France avec la mission Corymbe qui se déroule, depuis une vingtaine d’année dans le Golfe de Guinée. Chaque escale, dans les pays visités est l’occasion de rencontres avec les Marines locales, de formation, d’entretien de certains matériels ou d’actions civilo-militaires. C’est aussi le cas des missions de surveillance contre la pêche illicite dans les eaux de l’Antarctique. Enfin, les déploiements dans le cadre d’une diplomatie de routine y contribuent aussi.

Touts ces missions contribuent à l’appréciation de situation  que l’on peut faire d’un pays ou d’une région.

La diplomatie de crise se décline aussi selon plusieurs volets :

–       humanitaire – depuis 1972, comme de nombreuses marines, la Marine française est intervenue dans une cinquantaine d’opérations humanitaires, à la suite de cyclones ou de tsunamis, partout dans le monde, avec toute sorte de moyens du porte-avions aux bâtiments de débarquement légers. Lors de la période des « boat people », dans les années 80, les marines sont intervenues pour récupérer les naufragés ; à ce sujet, pour avoir conduit, du COIA, de nombreuses opérations humanitaires, je voudrais mentionner les avantages qu’offrent les navires pour mener ces opérations quand ils peuvent être utilisés : autonomie, hôpital, fourniture d’eau avec les osmoseurs, vivres…

 

–       protectrice – pour évacuer des ressortissants, assurer la protection du trafic marchand et de la pêche contre la piraterie, comme dans la Corne de l’Afrique ou défendre des intérêts économiques – dans la ZEE – comme la pêche illicite ou les exploitations d’hydrocarbures. La marine française est intervenue une quinzaine de fois depuis 1972 pour évacuer ses ressortissants et ceux de pays amis principalement en Afrique, comme en Côte d’Ivoire en 2003 ou au Liban où elle a évacué 13.600 personnes en 2006. De nombreux déploiements préventifs ont eu lieu, souvent discrètement, dans des moments de tension – élections présidentielles ou coups d’état – pour être en mesure d’effectuer une évacuation en cas de crise. Autre aspect, l’envoi de groupe de guerre des mines, pour rouvrir des accès pollués par un conflit, dans le canal de Suez, le Golfe ou, plus récemment, devant la Libye.

 

–       la manifestation de puissance qui va du fait accompli, comme la prise de contrôle par la Chine des îles Spratleys et Paracels, la projection de forces, avec l’appui de forces aéronavales, aux frappes à terre, comme les opérations en Libye, ou au blocus maritime comme pour la Rhodésie par les Britanniques de 1965 à 1975, ou la Serbie par l’OTAN, pendant le conflit du Kosovo. S’agissant du fait accompli, il est intéressant d’analyser le mode opératoire chinois autour des îles Paracels et Spratleys – les intrus (pêcheurs étrangers ou navires d’exploitation pétrolière) sont l’objet d’une action agressive de pêcheurs chinois sous la protection de navires de l’administration des pêches, eux-mêmes renforcés par des bâtiments de la PLAN. Pour ce qui concerne la projection, la durée des déploiements laisse à la diplomatie du temps pour négocier, comme ce fut le cas lors de la crise des Falkland pour les Britanniques. Les moyens déployés permettent de délivrer un message – un groupe porte-avions, de bâtiments amphibie ou de sous-marins n’ont pas la même signification qu’une frégate ou des chasseurs de mines. De la même façon, l’annonce par le Président Obama, en janvier 2012, d’un renforcement des moyens navals de la zone Pacifique est un signe adressé à la Chine et à ses alliés dans la région.

Comme les opérations à terre, ces deux derniers volets s’effectuent de plus en plus dans un cadre multinational et d’une résolution des Nations-Unies. Il est intéressant de noter que la lutte anti-piraterie de la Corne de l’Afrique est la première à réunir les principales marines mondiales pour un objectif commun.

Les moyens

Cette diversité des missions impose aux Marines de s’équiper de moyens capables de répondre à tout ou partie de ces actions qui peuvent leur être ordonnées au cours d’un déploiement. Cela s’est traduit par d’importantes modifications dans la conception des navires et leur équipement :

–       une augmentation de la taille globale des navires – les nouvelles frégates ont des déplacements de plus de 5000 tonnes, contre 3000 dans les années 70, pour disposer d’une capacité multi-rôles ;

–       des effectifs réduits – l’équipage de ces frégates compte une centaine d’hommes contre près du triple auparavant – mais avec des capacités d’accueil de renforts de l’ordre de 30 à 50 personnes

–       une capacité de projection à partir d’embarcations performantes – des semi-rigides capables de tenir 50 nœuds et une plateforme hélicoptère agrandie pour des hélicoptères multi rôles de 8 à 10 tonnes ou des drones ;

–       l’embarquement de missiles de croisière

–       une amélioration de l’endurance à la mer et de la discrétion des sous-marins, y compris les sous-marins classiques grâce à la propulsion anaérobie

–       la généralisation de bâtiments de projection de 10000 à 50000 tonnes qui offrent des capacités d’accueil allant de la compagnie au régiment avec les moyens de mobilité et de combat associés

–       les progrès considérables des liaisons de données qui permettent une évaluation partagée de la situation en temps réel

L’appui logistique également se développe avec le concept de Sea Basing, dont l’objectif est de réduire l’emprise à terre lors d’une opération d’intervention et s’affranchir de la vulnérabilité d’une telle Base.

Conclusion

Comme vous pouvez le constater, l’action en mer s’est considérablement diversifiée et complexifiée, ce d’autant plus que les missions peuvent s’enchevêtrer parfois, comme le montre le cas de porte-avions détournés pour une opération humanitaire ou contribuer à la lutte contre des trafics illicites. Les bâtiments amphibies, véritables « couteaux suisses », sont adaptés à la plus grande palette de missions. Les groupes amphibies de l’US Navy avec leurs unités du Marine Corps constituent le modèle le plus abouti qui n’a guère d’équivalent dans le monde. De nombreux pays possèdent des bâtiments amphibies, mais aucun ne procède à des déploiements permanents ou de longue durée avec des unités terrestres à leur bord qui garantissent une osmose parfaite entre les unités.

Le monde se tournera de plus en plus vers les océans qui recouvrent 71% de la surface du globe et recèlent les énergies et les ressources de demain et par lesquels transitent les flux d’échanges commerciaux mais aussi 90% de nos communications, grâce aux câbles sous-marins. La Convention de Montego Bay offre un cadre juridique précieux qui aura besoin d’être complété pour tenir compte des évolutions en cours, tout en préservant les principes de liberté des mers et de bien commun de l’humanité. Au-delà des missions traditionnelles, la protection des océans – je veux dire du domaine maritime lui-même – est devenue une priorité que les marines prennent en compte. La diplomatie navale a de beaux jours devant elle !

 

 

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